Visage, unicité et relation

 par Jean-Marie Caccavelli

 

               Depuis quatre mois, le Pape François offre au monde le visage d’une Eglise résolue à traduire en paroles, en gestes et en actes, l’élan que Vatican II lui avait imprimé en direction du monde, en réaction à plusieurs siècles d’un divorce croissant avec les milieux de la recherche, de la pensée et de l’économie accélérant hors d’elle le mouvement puissant de la modernité. Il n’était certes pas trop tôt pour rééquilibrer la balance de la perception globale, entre une institution deux fois millénaire de plus en plus regardée comme une instance de censure rétrograde, et une vaste communauté de foi attachée à porter vers tous ses frères en humanité une dynamique de justice, de paix et d’amour, un message d’espérance ensemble incarnés dans le Christ. Dans une société de la communication débridée et de la réactivité incessante, que déstabilisent l’hypertrophie de l’immédiat et de l’éphémère, c’est déjà un tour de force et une grâce que de donner à revoir et accueillir avec faveur cette dimension d’humanité fraternelle, de rendre à nouveau plus visible dans l’aujourd’hui des humains, et surtout dans la réouverture d’un devenir, une tradition ayant ainsi plus de deux mille ans !

               Lorsque le nouveau Pape, adonné avec passion à cet élan nouveau, élude des questions qui depuis longtemps déjà élargissent la fracture béante entre les tenants d’une modernité triomphante et ceux d’une Eglise défendant les préceptes de vie puisés dans sa tradition, on se dit pourtant qu’un ordre des priorités ne suffit pas à tendre vers l’objectif essentiel de l’évangélisation, c'est-à-dire l’intégration dans les esprits et les cœurs du bouleversement historique et universel représenté par l’événement du Christ.

               Deux phénomènes bien distincts en témoignent : le constat répété, dans ce Brésil qui a reçu les JMJ, d’un attrait des églises chrétiennes évangéliques s’exerçant au détriment du catholicisme encore majoritaire ; et par ailleurs les débats de société agitant l’opinion autour de réformes que l’Eglise désapprouve, tels le mariage des homosexuels, le suicide assisté, la bioéthique, le divorce, l’avortement ou la contraception. « Sur ces sujets, la position de l’Eglise est connue », a dit en substance le Saint Père aux journalistes qui l’interrogeaient. Ce serait lui faire injure que de l’imaginer accueillant ces professionnels comme de simples agitateurs de « problèmes qui dérangent » ou des chercheurs de polémique, voire de buzz à visée plus ou moins commerciale. Une telle injure, à mes yeux, est du reste à proscrire aussi dans leur direction. Je serais peut-être plus provocateur en me rappelant tout haut que, vis-à-vis de ses contemporains, l’homme Jésus fut prodigue en questions qui dérangent ou bousculent. Ce versant du journalisme est plus que salutaire.

               A partir du premier exemple, et bien d’autres l’ont exprimé avant moi, les années proches nous diront si l’enthousiasme des JMJ est capable de se prolonger au point de renverser la tendance observée au Brésil, et d’y redynamiser le catholicisme en faisant pièce à la séduction de courants évangéliques très enclins à surfer sur le rêve, l’émotionnel et le festif.

               Le second nous interroge beaucoup plus sur le fond, car il en va d’un dépôt de foi et d’un corps de doctrine à l’histoire certes longue, mais jamais enfermés dans une lecture passéiste ou rebelle à toute discussion tendant à le repenser, du moins chez la grande majorité des croyants et de la part d’un magistère ayant notamment produit, puis porté les fortes novations de Vatican II. On voit bien à l’œuvre, dans le sillage lui aussi déjà ancien de la modernité, une onde continuelle de désacralisation, promotrice de ce que la Papauté a nommé « relativisme ». Mais nous ne pouvons oublier, si nous croyons le Christ toujours à l’œuvre lui aussi, que ses questions dérangeantes, à leur manière, désacralisaient elles mêmes des représentations jugées intangibles par nombre de ses contemporains, à commencer par la plupart des chefs religieux. Son prophétisme ébranlait les uns et les autres, mais il ne débouchait jamais sur un scepticisme délétère : « On vous a dit….eh bien moi, je vous dis… », de tels mots témoignent du contraire.

               J’ai pour ma part la conviction que l’utilité historique de la modernité, cette vague irrésistible de « libération des esprits et des possibles», n’est pas de susciter des crispations et des fondamentalismes sclérosants, mais d’aider ceux qui croient à ré-explorer ensemble les fondements de leur foi, à trouver ensemble ce qu’elle a d’inaltérable et d’essentiel ; et ceux qui ne veulent pas (ou plus) croire, à visiter s’ils y sont poussés les abysses du non sens dans un cheminement où l’éviction de l’autre en tant que « dérangeur » (appuyée au besoin sur l’éviction du Tout Autre) n’est pas seulement une menace pour la survie de l’espèce humaine, mais aussi pour ce qui constitue le plus profondément l’humain dans son être social et capable d’un devenir, à savoir justement sa foi (et sa confiance) en lui-même et en l’autre.

               N’engageant que moi-même sur ce point, je ne peux m’empêcher de penser que la sacralité de la vie, familière à tant de religions, mérite d’être pensée à frais nouveaux. La promesse de vie éternelle, concrétisée aux yeux des chrétiens par la résurrection du Christ, me semble appeler davantage qu’un formalisme touchant à la réalité présente et déjà si ancienne de son expression biologique. Ecrire cela n’est certes pas prôner un autre relativisme ouvrant la porte aux instincts meurtriers, voire à l’extrême les légitimant. Personne ne peut croire (sauf hélas ceux que l’on pousse à un pseudo martyre) que l’entrée dans une vie éternelle justifie l’atteinte à celle qui nous est déjà donnée. Bien au contraire, le commandement « tu ne tueras pas » s’inscrit dans un plan tout à fait terrestre de la relation aux autres et à Dieu, celui qui concrétise la démarche de l’Alliance. Pourtant, je ne vois guère de religion ou de législation excluant la légitime défense…

               Alors, de quelle vie parlons-nous en faisant référence au « tu ne tueras pas » ? Cela est peut-être évident pour beaucoup, et tant mieux s’ils sont ainsi induits dans un respect profond de toute vie. Mais si la question demeure et demande une réflexion collective légitime, faut-il l’éviter à tout prix ? Dans les limites que j’ai posées, j’entrevois une piste pour cette réflexion, et il me semble qu’un cercle large peut y trouver matière à de vrais échanges. Visage, unicité, relation, ce triptyque ne peut-il être exposé à qui s’interroge sur ce qui fait le caractère intangible d’une vie ?

               Lorsque le Christ revisite, semble-t-il en une lecture très radicale, le commandement de ne pas tuer, l’enchaînement de ses exigences met en relief, tout autant que l’acte lui-même, « le frère » qu’il touche et la relation qu’il nourrit, tant avec son agresseur qu’avec la société : non seulement il condamne le meurtre, mais il réprouve aussi avec force le fait de se fâcher contre son frère, de le traiter de crétin ou de renégat ! Ainsi, au travers de quatre réprobations très dissymétriques et d’une recommandation (se réconcilier avec le frère avant de porter une offrande à l’autel, signe de relation filiale à Dieu), Jésus ne demande plus seulement de « ne pas », mais il nous invite à aimer le vivant qui nous fait face. Ce vivant se caractérise par un visage qu’on ne peut ignorer, il est comme moi et comme Dieu un être unique à qui un nom peut être donné, et je suis appelé à une relation confiante avec lui. N’est-ce pas à lui que la vie éternelle est promise ? Si le respect de la vie (« tu ne tueras pas ») se fonde sur un tel socle, cela ne mérite-t-il pas l’exercice d’un discernement en Eglise vis-à-vis de problématiques où sa parole officielle n’a pas évolué ? Sans doute la place croissante donnée à la collégialité et à l’expression large des baptisés aidera-t-elle à porter une semblable démarche.

               Dans ma famille proche, un jeune couple a connu récemment la douleur de perdre un enfant qui était sur le point de naître. Ce tout petit que toute la famille aimait par avance avait un visage, un nom déjà choisi, une place dans cette famille.