De quelle eau voulons-nous vivre ?

 

                En l’espace de huit mois, des flots boueux et violents ont dévasté à deux reprises les vallées pyrénéennes, celle du Gave de Pau en particulier, faisant plusieurs morts et blessés. Le sanctuaire marial de Lourdes a dû être temporairement fermé, subissant de graves dommages. Le second épisode, voici quelques jours, a laissé des traces profondes et compromis une part importante de l’accueil hôtelier, au moment où la saison touristique et celle des pèlerinages commencent à battre son plein. L’économie locale est ainsi durablement affectée, et si l’on y ajoute les entreprises et les particuliers de tout ce secteur sinistrés par les intempéries, une urgence nationale est ici bien palpable.

               Comme souvent en pareil cas, de telles situations dramatiques suscitent d’admirables réactions de courage et de dévouement, telles un révélateur de la fibre fraternelle toujours prête à mettre en mouvement des hommes et des femmes saisissant l’importance de la gratuité (nul n’est censé échapper à cette «pulsion » d’humanité). Impressionné par la dynamique de foi et d’humanité qui depuis cent cinquante ans mobilise les foules vers Lourdes, devenue en France le lieu le plus emblématique d’un élan communautaire chrétien, je l’ai été un peu plus encore à la vue de ces pèlerins et bénévoles apportant leurs bras et leurs mains pour aider au nettoiement du sanctuaire, avant que la gangue de boue ne se solidifie et ne rende la tâche beaucoup plus rude.

               Il me semble que ces gestes et ces péripéties ont beaucoup à nous apprendre. Des croyants se sont donnés pour rendre intacts ces lieux d’une rencontre offerte entre le ciel et les hommes. N’est-il pas déjà réconfortant de se dire que, pour eux et pour beaucoup, la boue est toujours ce qu’on ne peut laisser recouvrir la beauté du monde, ici l’éclat d’une révélation ? Contraste saisissant entre une eau surabondamment tombée des nuages, et dont la course folle sur les pentes emporte tout, ne laissant que cet épais manteau de boue ; et l’eau jaillie du rocher, montée de la terre, qui fertilise et vivifie. L’eau qui sème la ruine et la mort, face à celle qui répand la vie et qui, pour les croyants, relève les corps et étanche toutes les soifs, telle que celle annoncée par le Christ à la Samaritaine. La première n’a besoin que de quelques heures pour tout détruire, sans consulter personne ; la seconde n’agit et ne transforme la nature et les hommes que dans la durée, si toutefois elle leur est amenée et si leur désir de la boire est éveillé.

               Si quelque message est discernable dans ces événements, dans leur répétition accélérée et meurtrière, interrogeons-nous sur la complicité de ce déferlement des eaux qui tuent avec une obsession trop humaine de l’immédiateté (du bonheur, de la jouissance, de la première place, du résultat, du rendement….) qui tout à la fois concourt aux dérèglements climatiques dévastateurs et nous pousse à préférer l’ivresse des boissons fortes ingurgitées sans mesure à la vertu vivifiante de l’eau de source recueillie au rocher, à la sagesse puisée dans une tradition millénaire dont la richesse est sans doute, elle, intarissable.

 Jean-Marie Caccavelli