Police Blues

Chaque année, 400 policiers en proie à la dépression ou au bord du suicide, partent se soigner au Courbat, dans la région Centre. Le réalisateur Jean-Yves Cauchard a suivi certains pensionnaires pour recueillir leur témoignage dans un reportage pour France 5 diffusé en avril dernier.

 

 

Deux policiers, André Leau et Jean-Marie Caccavelli, commentent ce documentaire.

 

Tout homme est une histoire sacrée, l’homme est à l’image de Dieu

En venant dans ce monde afin de s’y incarner, Dieu s’est fait proche  de ses créatures. Il était vraiment homme parmi les hommes. En étant au milieu d’eux, il ne s’est pas comporté en surhomme. Certes, il revêtait les deux conditions ; humaine et divine et cette dernière, il faut bien le dire le « plaçait » au dessus de la mêlée mais le Christ s’est bien fait l’un des nôtres et c’est avec et auprès de ceux-ci que son parcours terrestre s’est déroulé.

Les policiers : des hommes au service de leurs frères, avec des droits mais aussi des devoirs.

Les policiers sont libres d’avoir leurs convictions, mais je crois qu’avoir des références chrétiennes leur permet « d’affronter » certaines interventions sous un angle différent. Cela ne veut pas dire que le fonctionnaire croyant est hors de portée des situations houleuses voir violentes mais agir avec le Maitre à ses cotés permet d’avoir un soutien inestimable, un allié précieux.

Au cours des exposés, nous avons entendu que 30 policiers s’étaient donné la mort en 2011 et 43 en 2012. Afin de se faire une idée, il aurait été intéressant d’avoir eu les chiffres pour d’autres professions (gendarmerie, enseignement, milieu hospitalier) qui sont confrontés à des moments de forte tension.

Le policier, quel que soit son grade et l’emploi qu’il occupe, ne devrait jamais être assimilé à un numéro. Personnellement, je voudrais dire que je n’ai jamais rencontré l’esprit de famille dans les trois commissariats où j’ai essayé de faire mon travail à la façon d’un serviteur et en prenant en exemple l’Evangile, ce qui n’est parfois pas simple.

Comme il en a été fait état au cours de notre rencontre, je n’ai jamais été géré « dans un milieu abominable, ni considéré comme un merde » Si cela existe, c’est plus que regrettable et ceux qui occupent un tel poste et agissent de la sorte sont indignes d’occuper une place dans la police. Je voudrais dire qu’une bonne et saine hiérarchie (le rôle n’est parfois pas facile) permet d’avoir dans la majorité des cas, un effectif qui assure sa mission avec confiance et assurance. Il ne faut pas nier que parfois, des mises au point ou des remarques, voire plus, sont nécessaires. S’il y a faute grave, la situation doit être étudiée dans ses moindres détails afin que la sanction la plus appropriée soit appliquée.

La détresse ne doit pas être cachée. Quel que soit le grade du policer, elle peut affecter n’importe quel fonctionnaire. Une hiérarchie juste saura écouter celui qui souffre, mieux même, elle pourra solliciter, dès les premiers signes, et en accord avec l’intéressé les aides qui viennent effectuer des permanences dans le service (assistantes sociales et psychologues) Peut-être, le policier sera-t-il lui même allé vers ces personnes dès les premiers symptômes mais je ne crois pas que cela soit évident car il y a un pas qui n’est pas évident à franchir et de plus, certains collègues n’hésiteront pas à inférioriser voir à ridiculiser celui qui voudrait entreprendre une telle démarche.

Informer la hiérarchie doit se faire avec tac et dans la discrétion lorsque la souffrance est là (problèmes avec l’alcool, déprime, situation familiale dégradée…) Le collègue qui effectuerait une telle démarche ne doit pas se réjouir ni penser que sa façon d’agir est une dénonciation mais bien se dire qu’il agit dans le but de rendre service à quelqu’un qui a besoin d’aide.

Je pense qu’un fonctionnaire à qui l’arme est retirée doit se sentir diminué et sa qualité réduite ; pourtant, agir de la sorte peut dans certains cas sans doute éviter un geste tragique ou fatal. Pour cela, il faut agir avec beaucoup de discernement, de compréhension et avoir un échange en toute confiance mais il ne faut pas ignorer que des cas ne sont pas faciles à ajuster.

Une fois la guérison obtenue (je crois que le centre du Courbat en Indre et Loire est un bon lieu de soins) l’homme demeure fragile mais nous le sommes tous plus ou moins, la famille et les collègues devraient être très attentifs après la sortie de la structure de soins. J’ai beaucoup apprécié cette parole de l’un des pensionnaires à la fin de son séjour. Il disait : « de l’amour est né dans cet établissement ». Rien que cela est déjà fort important. D’ailleurs, des images ont été saisissantes, ceux qui partaient avaient des larmes plein les yeux.

Il n’est pas sérieux de considérer des policiers en fonction des infractions relevées, des interpellations effectuées ou que sais-je encore. Il est bien évident qu’il y a un minimum de travail à rendre. Chaque collègue doit se dire qu’il perçoit un salaire chaque fin de mois et qu’il doit le justifier. Certes la profession de policier est particulière et celui qui l’exerce et qui d’abord s’y engage n’en connaît peut être pas tout les tenants et les aboutissants, quoi que maintenant, ceux qui postulent  sont « examinés » sur toutes les coutures mais ceux-ci restent avant tout des hommes avec leurs qualités, mais aussi leurs faiblesses.

Un monde exigeant

En fin d’émission, un commandant a été amené a réagir .

Je le rejoins entièrement lorsqu’il a parlé d’une société qui rejette l’ordre. Une partie de celle-ci n’a que faire des repères, fussent-ils sociaux, civiques, moraux ou religieux. Je crois que certaines gens savent réclamer mais en ce qui concerne les devoirs, ils sont bien moins exigeants.

L’attitude du policier chrétien

A l’égard de son collègue qui vient de se faire soigner et réintégrer le service, le policier chrétien devra être un veilleur. Il ignorera la couleur de sa peau et les convictions du malade rétabli. A l’exemple du Christ, il se fera serviteur si le besoin s’en fait sentir et ne manquera pas de se rappeler le deuxième commandement ; « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

André LEAU, retraité de la police

 

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Les protagonistes de ce reportage ont fait œuvre utile, en aidant à casser les clichés qui ont encore la vie dure au sein de l’opinion, abreuvée tour à tour des images d’une police tendue vers la performance ou l’excellence, d’une police dure (voire violente) aux catégories en difficulté ou en déshérence (les jeunes des cités), d’une police couvant trop de dérives ténébreuses en son propre sein.

Chacune de ces visions simplistes et contradictoires contient une part de réalité, mais ce que nous avons vu ce soir, ce sont des hommes et des femmes tout « ordinaires » désemparés par un écheveau de forces ou de faiblesses qui les submergent, les leurs sans doute (leur fragilité si dérangeante face aux requêtes viriles du métier), mais aussi celles d’une institution qui protège la société et les populations avec des cadres et des méthodes ignorant trop la dimension fantastiquement humaine des enjeux de sécurité poursuivis. On ne peut correctement traiter la crise de la relation humaine (le crime, l’insécurité) sans (ré)humaniser le travail collectif de ceux et celles qui ont à combattre l’inhumanité dans notre société.

Car ce qui défigure ce métier et nourrit la souffrance des policiers, c’est leur tragique sentiment d’être eux-mêmes déshumanisés de toutes parts, et pas seulement dans la rencontre de la malfaisance. Au-delà d’une exigence d’efficacité immédiate, il y a à penser une efficience raisonnée dans la durée. La sécurité n’est pas qu’une affaire de professionnels.

Jean-Marie CACCAVELLI