Croire dans un monde sans « Dieu »

 

Claude Sirvent,

publié dans « La Lettre aux communautés de la Mission de France », 269, avril – mai 2013

 

 

 

Esquisse théologique 

d’« Homme parmi les hommes, en Jésus,

Dieu, dans son amour infini, est venu rejoindre

et endosser notre humanité pour nous apprendre

à croire et à aimer . » [1]

 

 

 

Introduction


Le temps n’est pas à l’amour du prochain. Pourtant, certains ont tout en abondance. Ils ne manquent de rien, ils peuvent offrir, donner. Ils rencontrent beaucoup de gens facilement. Mais un mal-être persistant les assaille fréquemment. La joie s’est enfuie de leurs rencontres, où l’amour, l’amitié voire la simple camaraderie, sont rares. Les biens qu’ils  possèdent ne les rendent pas plus généreux, ce serait plutôt le contraire. Ils sont biens soignés, bien nourris, mais tombent facilement dans la hantise de la maladie et la phobie alimentaire. Leurs revenus leurs paraissent toujours insuffisants et leurs relations humaines, toujours bavardes, pauvres en contenu et demeurent foncièrement insatisfaisantes. Poussés à la fois par le désir de tout consommer et par la peur de manquer, ils s’agitent beaucoup. Pour d’autres, c’est le désespoir. Ils n’ont plus de travail, vivent des fins de mois difficiles, voire sont expulsés de leur logement quand ce n’est pas du territoire. 

Les piliers de la société civile que nous croyions solides comme du roc, nous apparaissent aujourd’hui comme des colonnes perpétuellement branlantes prêtes à s’écrouler. La famille, le travail, la vie sociale, le langage, la sexualité, la politique, la religion, l’éducation, toutes les formes que prend le vivre ensemble, tremblent sur leurs bases. Et… nul « Dieu » n’est là, semble t-il,  pour apaiser, pour rassurer les humains solitaires, en proie à leurs angoisses. Un mal-être latent mais distraitement vécu est cette peur de vivre. Alors, lentement, l’homme va s’emparer de la première place et renverser « Dieu » jusqu’au Christ même. Alors, la parole du Christ peut-elle prendre toutes ces peurs et les remodeler en de l’amour qui donne ?

 

Avant de tenter de répondre à cette interrogations, je voudrais évoquer ce drame atroce de  l’histoire qu’est la rafle du Vel’d’HIV dont la cérémonie du souvenir se tient officiellement chaque année et à laquelle je me fais un devoir d’assister en tant que représentant de la République. Je me surprends toujours, à la lecture du déroulement de l’horreur, à scruter le ciel qui me renvoie en écho les paroles de cette très belle hymne de Michel Souarnec :   « Pourquoi fixer le ciel ? Pourquoi pleurer sa mort ? Pourquoi pleurer ? Je sais qu'il est vivant. Il est vivant. Sa tombe est vide, le ciel est vide. Mais notre cœur est plein de Lui, Dieu vivant. …Mais nos chemins mènent vers Lui, Dieu vivant. »

Néanmoins, où donc était-Il ? Question que s’est posé l’écrivain juif Elie Wiesel à Auschwitz  « Où donc est Dieu ? …  Où il est ? » avec pour réponse «  Le voici – il est pendu ici, à cette potence…  »[2] s’agissant de la pendaison d’un petit garçon juif, tel le Christ à la Croix. Mais d’abord qui est le Christ ? Celui encore possible pour nous ?

 

Le Christ est amour

 

Des questions bien légitimes qui agitent l’homme moderne  et qui appellent une réflexion, en se servant  de sa raison mais en revendiquant le droit de formuler les vérités de sa foi car rien ne s’oppose à ce que la modernité soit interrogée par la foi  et à ce que la raison cède la place au choix qui engage. Tout d’abord,  il n’est pas inutile d’entendre d’abord ce que dit l’Evangile dans le dialogue avec ces interrogations contemporaines où « Dieu » s’est donné à voir, à toucher, à entendre….dans le commun cheminement des hommes.

 

Dans Matthieu 22, 36-40, le Christ donne un centre à sa parole. À la question d’un pharisien : «  Quel est le plus grand commandement de la loi ? », Jésus répond : «  Tu aimeras le seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée ». C’est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : «  Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». C’est bien cela qui est révolutionnaire dans la parole de Jésus : définir le lien à Dieu, comme lien d’amour et le lien à l’autre comme égal en importance et identique au lien à Dieu. Seulement, croire en Dieu comme on y croyait au temps du Christ, immergé dans un monde sacré, n’est plus aussi praticable aujourd’hui. Croire en un «  Dieu » qui continuellement nous aime et nous pardonne peut nous faire sourire. Cependant, l’Amour, lui, a toujours un avenir. Le don et le partage demeurent toujours à vivre, et avec combien plus d’intensité qu’actuellement.

 

Cet Amour, le Christ le déploie de toutes les façons possibles. L’Évangile nous présente souvent Jésus en situation d’invité. Il accepte l’invitation des pécheurs autant que des chefs religieux, des pauvres autant que des riches. Il s’invite chez Zachée, s’assoit à la table de Matthieu et de ses amis, peu recommandables aux yeux des Pharisiens. Quand il se met à table, il ne craint pas le voisinage ou la compagnie des collecteurs d’impôts, de la femme pécheresse. L’Évangile le présente comme celui qui invite des disciples à le suivre pour constituer sa communauté de table : une communauté fraternelle de pécheurs pardonnés. Une communauté de témoins, d’envoyés en mission pour annoncer l’Évangile à tous. Quand il parle de l’invitation au festin du Royaume de Dieu, il recommande d’inviter de façon prioritaire les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles, tous ceux qui n’ont pas de quoi rendre l’invitation et qui, étant donné leur état, leur situation sociale, sont exclus à jamais de toute invitation. Oui, l’Évangile est déroutant car c’est le Christ qui est venu, porteur d’un commandement radical que nul n’attendait et plus fort que dix armées. La puissance de son verbe a redessiné l’horizon du monde et dit la loi nouvelle pour l’humanité.

 

« Dieu » n’est pas ce qu’on croit.

 

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le Christ a-t-il encore sa place ? - lorsque la religion cesse d’avoir le monopole du sens et ne constitue plus qu’une référence parmi d’autres quand il s’agit de choix éthiques (sexualité, avortement, divorce, mariage pour tous, etc.) - lorsque chacun entend vivre pour son propre compte. La sécularisation a atteint les chrétiens de plein fouet. La crise de la foi apparaît quand situer Dieu ne va pas de soi dans cet univers impersonnel, dans cet univers où notre personnalité se construit et où notre liberté est révélée à elle-même et s’accomplit. Ce que rejette la sécularisation, c’est l’idée de « Dieu » servant d’argument à la mainmise d’une religion sur les activités humaines. Cependant, il  s’agit de désigner ce à quoi tend en chaque homme la source mystérieuse d’où lui vient de l’intérieur de lui-même et cependant d’au-delà de lui la tension constante vers le perfectionnement de toutes ses entreprises : autrement dit le mystère d’amour qui anime toute existence humaine - un mot qui fait signe et qui reste ouvert devant  l’interrogation que pose ce mystère. A partir  de ce mot « Amour », il s’agit peut-être de rendre à nouveau audible aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui ce qui s’est dit d’un « Dieu » bien particulier à travers l’existence de l’Homme de Nazareth pour  en balbutier quelque chose qui permette de l’entrevoir et pour prendre le chemin qu’Il a pris pour se dire : épouser la condition humaine, vivre en homme.

 

Si l’on nous demandait abruptement : qu’est-ce qui peut améliorer le sort de l’humanité ?, nous ne répondrions certainement pas : que l’humanité se repente de ses péchés, croie à la résurrection du Christ, à la venue du Royaume et à la résurrection de la chair. Ou encore : que Dieu nous pardonne et nous protège, pauvres pécheurs que nous sommes. Ou  même : que nous nous décidions enfin à aimer Dieu autant que notre prochain comme nous-mêmes.  Aujourd’hui, s’agissant de notre « salut », nous citerions très certainement les grandes découvertes médicales et les vaccins qui sauvent des vies et les prolongent. Le prochain grand homme de la science, c’est peut-être celui qui trouvera le vaccin que nous espérons tous : celui qui protégera l’humanité du sida.

 

Dieu est entré en fraternité dans le monde [3]

 

Mais l’amour du prochain ne saurait se résumer à un engagement politique, à une découverte médicale, ou à une mission humanitaire. Le Christ a guéri, opéré des miracles mais qui doivent être interprétés, médités. Ce qu’il tente avec tout un chacun de  la plus charmante des jeunes filles (Marthe) au  pire assassin (le larron sur la croix), c’est le pari de l’amour radical. Jésus a été l’homme le plus libre qui soit, en donnant sa vie à la Croix, jusqu’au bout par amour pour Dieu, son Père et par amour pour nous. Il n’est pas possible d’imaginer solidarité plus totale, plus grand amour.

 

Par le langage de la Croix, Dieu a exprimé sa pleine solidarité avec l’ici-bas. Il est « Dieu par nous » partageant la condition temporelle de l’homme jusque dans la mort. En entrant dans l’histoire, Dieu fait corps avec elle. Sa manière de s’impliquer dans ce qui se passe annonce le triomphe de la vie sur la mort, d’un avenir possible sur le néant. Le néant est anéanti par le fait que le Crucifié, dans sa mort, le prend en lui. Dieu annonce ainsi la mort de la mort. Et le langage de la Croix offre une nouvelle possibilité de dire Dieu.  C’est dans la figure de Jésus de Nazareth, prenant sur lui la condition humaine, que Dieu manifeste son véritable usage. En prenant parti pour l’homme, en devenant homme, il se révèle totalement engagé dans le scandale de l’existence humaine. Jésus-Christ est donc pour l’homme l’unique chemin vers lui-même vers Dieu. Le retour du Crucifié comme lieu théologique unique est l’un des traits caractéristiques de ces dernières années. Le Crucifié devient la clé pour comprendre le mystère du monde. Il se tient aux côtés des opprimés ne cessant de fuir le camp des vainqueurs. Il introduit la gloire, la compréhension de l’être profond de Dieu. Ainsi être chrétien ne signifie plus « être religieux » mais « être homme » et, la foi est la participation  au projet de Dieu pour le monde. Cet amour du prochain, est ainsi le seul chemin vers Dieu. Pour qui cherche le visage de Dieu, la quête ne peut se faire hors de la terre. Oui, l’amour qu’on porte à Dieu n’a pas d’autre lieu où s’investir humainement que l’amour des humains pour qu’ils puissent vivre plus humains. Car, après tout, c’est bien cela qu’il a fait lui-même, le Dieu qui s’est donné à lire dans les faits et gestes du Nazaréen. Ce qui signifie donc aussi que l’amour que n’importe qui porte à son prochain est transparence de l’amour de Dieu. Qu’on le professe ou non.

 

Le Verbe s’est fait frère [4].

Pour rencontrer Dieu, nous ne disposons donc que la réalité la plus concrète de notre vie humaine. Là s’ouvre un itinéraire : l’autre, les autres, proches ou lointains, avec lesquels nous vivons et cet autre est le chemin vers Dieu. Cela s’appelle l’aimer. Cela va loin ! -vivre les uns pour les autres - vivre et s’il le faut « mourir ». La dernière consigne du Christ n’est pas d’aimer Dieu pour Dieu, mais d’aimer le frère : aimer l’homme pour être sûr de ne pas manquer Dieu. Ne faut-il pas alors,  comme le suggère Pierre Claverie «  prendre sa vie à bras-le corps, telle qu’elle est, pour essayer de lui donner un sens et une fécondité ; autrement dit, de tout transformer en amour, tout transformer en don de la vie ou en communication de l’amour ou en libération de l’amour » ? Il ne s’agit pas de fermer les yeux devant les drames, les atrocités, les violences de notre monde, mais plutôt de les ouvrir pour scruter au cœur même des évènements toutes les démarches de réconciliation, tous les efforts de solidarité, tous les germes d’amour.

 

La vie , lieu de la foi chrétienne.

Ainsi, la foi n’est pas une déclaration. La foi n’est pas un savoir, un rituel, un programme politique, un système de pensée. La foi est l’expérience de l’Amour. C’est un genou qui se plie devant l’être aimé, une main qui lave ses pieds, un parfum qui se verse sur sa tête. C’est l’expérience de la confiance en l’autre, celle qui libère progressivement de la peur de l’autre et qui permet de tenter une nouvelle expérience, puis une autre, et ainsi de suite... de faire, à travers l’autre, l’expérience d’une libération, celle à l’égard de soi-même et d’autrui. Au fond, c’est l’expérience qui donne la foi, et pas le contraire : l’expérience du possible, celle de l’amour qui permet d’aller toujours plus loin, d’aller vers l’autre, de naître à l’autre et de devenir autre, d’aller à Dieu.  Toute la foi chrétienne se résume dans l’amour car Dieu est amour et l’amour est cette unique clef avec laquelle des réponses peuvent être trouvé aux grandes questions : Pourquoi le monde ? Pourquoi l’incarnation,  cette folie incroyable ? Pourquoi la Croix ? Pourquoi le mal ? Pourquoi Auschwitz ?

 

Alors l’humanité, au point où elle en est, ne peut entendre qu’un seul appel. C’est un appel à la grandeur, à la dignité, à la liberté et à l’Amour. Bien sûr, tous ces mots sont équivoques mais ce ne sont pas ces mots qui sont la clé de notre destin, c’est cette transformation radicale de nous–mêmes passant de l’être préfabriqué que nous sommes selon notre naissance charnelle à un être tout neuf dans la lumière du Christ. Mais encore faut-il rencontrer cette Présence !  Si on ne la rencontre pas, rien ne peut se passer. Et là-dessus, nous pouvons trouver une espèce d’accord unanime : là où il y a le sens de la vérité humaine, là où le mépris n’est pas toléré, là où l’homme prend conscience qu’il n’est pas une chose, mais qu’il y a en lui une région inviolable, nous avons un départ, le seul départ réel, authentique, pour une rencontre avec le Dieu vivant.

 

Communiquer « Dieu »

Nous savons bien à la Mission de France combien il est important de porter une théologie du travail et d’en discerner les enjeux christologiques. Dieu ne peut se trouver que là où l’homme se trouve et Il est engagé jusqu’à la mort avec nous-mêmes, avec les autres et avec tout notre univers dans lequel nous sommes plongés. Alors, l’homme n’est l’homme authentique que dans la mesure où il vit de la Présence de cet Autre.

Prêtre au travail, pour le dire avec les mots d’un poète indien  n’est pas essentiellement : « … Sors de tes méditations et laisse de côté tes fleurs et ton encens ! … Va Le rejoindre et tiens-toi près de Lui dans le labeur et la sueur de ton front. »[5]  mais ouvre peut-être une compréhension différente de l’Eucharistie et pour le dire autrement avec les mots de Dom Helder Camara : « …Le Christ eucharistique, dans la boue. Mais le Christ vit tous les jours dans la boue….  Le meilleur de la communion au corps du Christ dans l’Eucharistie serait qu’elle nous ouvre les yeux sur les pauvres et nous aide à reconnaître l’Eucharistie des pauvres, des opprimés, de ceux qui souffrent.[6] »Aussi, le mystère de Sa Présence n’est-il pas cette perception dans les hommes avec lesquels nous sommes en relation d’une vie divine en attente et qu’il est de notre vocation de faire fructifier, pour communiquer un  horizon possible, un sens nouveau.

Conclusion

On débouche alors sur le vaste chantier de la vie concrète ou chacun va chercher sa place parmi l’immense foule humaine pour faire advenir ce qu’il croit au travers de tous les domaines que l’homme construit ou redresse : travail, politique, économie, culture, religion. Rien de ce qui est humain ne peut-être étranger à l’inspiration de l’Evangile même si l’action de « Dieu » dans le monde n’est pas soumise à la connaissance de l’Evangile.  Mais ceux qui ont été touchés par la réussite de la vie de Jésus et qui y adhèrent explicitement ont un rôle à  jouer dans cette reconnaissance de la présence de « Dieu » dans l’histoire. A eux d’assumer la consigne qui fait leur identité et où se résume toute la mise en œuvre du salut : «  Aimez-vous les uns les autres, c’est à ce signe qu’on vous reconnaîtra pour mes disciples ». Alors croire devient une démarche, une mise en relation, un compagnonnage et le chrétien sait  «..que Dieu est amour et qu’il se rend présent précisément dans les moments où rien d’autre n’est fait sinon qu’aimer »[7]

 

 

 



[1] Roselyne Dupont-Roc, “Venu dans la chair”, Prions en Eglise n°313, 01/2013, p.61.

[2] Elie Wiesel, La nuit, Paris, Les éditions de Minuit, 1958, p.102-103.

[3] Christian DE CHERGE, L’Autre que nous attendons, Les Cahiers de Tibhirine, Homélie du Jeudi Saint 13 avril 1995,Montjoyer, Editions Abbaye d’Aiguebelle, 2006,p.455.

[4] Christian DE CHERGE, L’Autre que nous attendons, Les Cahiers de Tibhirine, Homélie du Jeudi Saint 13 avril 1995,Montjoyer, Editions Abbaye d’Aiguebelle, 2006,p.455.

 

[5] Rabindranath TAGORE, L’Offrande lyrique, Paris, NRF Poésie-Gallimard, 1975, p.39.

[6] Dom Helder Camara,  Les conversions d’un évêque, Paris, L’Harmattan, 2002, p.145.

[7] Benoit XVI, Encyclique “ Dieu est amour”, n°31.