HOMÉLIE DE LA MESSE DE LA SAINT MARTIN A BORDEAUX

Eglise Notre-Dame – Lundi 16 novembre 2015

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

S’il y a une attitude que Jésus demande à ses disciples, c’est bien celle du service. Lui-même se présente comme celui qui n’est pas venu pour être servi mais pour servir. Il demande à ses disciples de faire de même : « Si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jn 13, 14-15). Cet appel au service qui s’impose à tous les disciples du Christ, s’adresse tout particulièrement à vous, les policiers. C’est d’ailleurs toute la grandeur de la tâche qui vous est confiée, servir la République, garantir pour tous les citoyens la légalité et l’ordre. Ce que vous faites, de manière désintéressée, avec générosité et continuité. Je n’oublie pas qu’un certain nombre de vos collègues ont perdu la vie ou ont été grièvement blessés dans l’exercice de leur devoir.


Recevant en mai dernier un groupe de policiers italiens, le pape François leur déclarait : « Parmi les différentes professions, la vôtre revêt la forme d’une authentique mission et comporte l’accueil et la mise en pratique concrète de comportements et de valeurs d’une importance spécifique pour la vie civile. Je veux parler du sens aigu du devoir et de la discipline, de la disponibilité au sacrifice jusqu’à, si nécessaire, donner sa vie pour protéger l’ordre public, pour le respect de la légalité, pour la défense de la démocratie et la lutte contre la criminalité organisée ou le terrorisme » (21 mai 2015).

C’est, de fait, le terrorisme qui est entré par effraction dans notre société française, non pas comme un événement dramatique et isolé mais comme la mise en œuvre d’un projet diabolique et planifié visant à frapper la France et les français. Devant cette guerre qui ne dit pas son nom mais qui risque de marquer encore les corps, les esprits et les cœurs dans les mois et les années qui viennent, quelle peut être l’attitude de ceux qui sont tout à la fois des citoyens français et des disciples du Christ ?

Il me semble qu’ils doivent refuser la haine, la peur ou la fuite et qu’ils doivent,  au contraire, cultiver l’amour, le courage et l’engagement citoyen :

1)     Il nous faut refuser la haine qui appelle à la vengeance et développe une spirale de la violence. Elle aveugle les esprits et les cœurs. Le disciple du Christ ne rend pas le mal pour le mal et il sait que seul l’amour est vainqueur. Nous savons, comme le dit le pape François, que « la voie de la violence et de la haine ne résoud pas les problèmes de l’humanité » (Angélus du 15 novembre 2015). N’oublions pas que le pardon des ennemis est au cœur de l’Evangile. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas résister au mal ni rechercher à désarmer les adversaires.

2)     Il nous faut également refuser la peur, l’attitude de ceux qui se laissent terroriser par le terrorisme, de ceux qui cèdent à la panique ou qui cherchent des boucs émissaires. La peur fait facilement des amalgames. Nous sommes invités au courage, à faire face au danger et à raison garder. Nous éviterons ainsi de transformer tout citoyen d’origine arabe ou de confession musulmane en ennemi de l’intérieur. Ce qui serait certainement faire le jeu de nos adversaires.

3)     Enfin, il nous faut refuser la tentation de la fuite, de penser que ce danger est loin, qu’il ne nous concerne pas, que nous pouvons nous enfermer dans la bulle de notre vie privée. Nous sommes appelés au contraire à un engagement citoyen, à aimer notre pays, à soutenir sa démocratie, à défendre ses valeurs de liberté et de fraternité, à être fiers de son histoire, à rappeler la valeur inestimable de la vie de chaque personne humaine. Nous avons à nous montrer solidaires de notre pays. Chacun doit pouvoir s’y intégrer et porter sa pierre à l’édification de cette communion de destin qui est aujourd’hui la nôtre. Œuvrer à la fraternité est à la fois une devise de notre République et une exigence particulièrement forte de l’Evangile.

Oui, le Christ nous invite à nous aimer les uns les autres. Il nous révèle que si Dieu est notre Père, nous sommes tous frères les uns les autres. C’est donc un véritable blasphème que d’invoquer Dieu pour tuer un frère. Saint Jean nous rappelle : « Si quelqu’un  dit : « J’aime Dieu », et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20).

Dans l’Evangile du Jugement dernier que nous avons entendu tout à l’heure, Jésus va encore plus loin. Il vient nous dire qu’il s’identifie avec tous ces frères qui sont dans le besoin, l’épreuve ou la précarité : les affamés, les étrangers, les démunis, les malades ou les prisonniers. Il nous révèle qu’à travers tout ce que nous faisons pour eux, c’est le Christ lui-même que nous rencontrons. Rencontrer le Christ dans sa Parole et dans l’Eucharistie nous invite donc à le rencontrer dans nos frères.

Les temps qui sont les nôtres appellent des hommes et des femmes de conviction. Puisse cette célébration de ce soir renforcer en nous la conscience de notre service et de notre engagement. Amen.

 

                                                                                  + Jean-Pierre cardinal RICARD

                                                                                        Archevêque de Bordeaux