Jean 9, 1-41

4ème dimanche de Carême

 

Dimanche de la joie, à la mi-carême… alors que ce n’est pas la joie chez nous ! Confinés, impuissants. Nous n’y voyons pas très clair, voire pas du tout. Comme cet aveugle né. Les pharisiens, eux, prétendent voir… mais le verdict de Jésus est clair : ils sont aveugles !

 

Dans l’Evangile de Jean, nous en sommes à la quatrième semaine du ministère de Jésus. Or la quatrième semaine de la Création, dans la Genèse, c’est l’apparition des luminaires qui séparent le jour de la nuit ! Ne s’agit-il pas, avec Celui qui vient de se proclamer « lumière du monde » de commencer à voir autrement, à percevoir autrement ? (au v 37 : verbe horaô et non plus (ana)blepô utilisé dans les autres versets). L’allusion à la création vient aussi du geste de Jésus. Avec la boue, il renforce l’infirmité de l’aveugle : était-ce pour lui proposer l’eau vive, comme à la Samaritaine (Evangile de dimanche dernier), l’eau de l’Envoyé (Siloé) ? Irénée, deuxième évêque de Lyon, au IIe siècle (disciple de Jean via son maître Polycarpe), nous emmène plus loin. Il voit dans le geste de Jésus la poursuite de l’œuvre de la création : Jésus fabriqua de la boue pour rappeler le limon avec lequel fut modelé l’homme de la Genèse, « car, ce que le Verbe artisan, écrit-il, avait omis de modeler dans le sein maternel, il l’accomplit au grand jour afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui, et que nous ne cherchions plus… ». Sous ce langage poétique se cache une vérité : le monde est inachevé, autrement-dit, nous sommes tous des aveugles nés, et ce n’est pas un péché, c’est une donnée de notre histoire, de l’histoire du monde créé. Et le Verbe de Dieu nous révèle comment, avec Lui, poursuivre le travail. Encore faut-il se laisser bouleverser par son passage. Il n’est pas du côté de ceux qui savent mais Il est Celui qui éclaire la nuit de notre inconnaissance. Sa chair (ici sa salive, ses mains) permet à notre chair de (re)connaître une lumière dans le monde, au-delà du Temple et de la Loi, au-delà des principes idéologiques qui nous guident mais peuvent aussi nous faire rejeter ce qui, de la réalité, ne rentre pas dans nos cadres de pensée. L’exclusion de l’aveugle en est le symptôme (v 34). En cette période de crise, notre savoir est-il de type pharisien engendrant la peur et l’exclusion ? Ou bien, saurons-nous voir autrement ? Et commencer à croire ?

 

Insistons : le péché ne vient pas de ne pas voir, mais de refuser de percevoir-autrement, de ne pas vouloir voir le signe (pas de miracle chez mais des signes) que Jésus opère pour que nous sortions de notre aveuglement dont la division est la conséquence. Et le voir-autrement est ici le début de la foi comme l’indique le cheminement de l’aveugle qui désormais voit autrement ! La foi en Christ Lumière crée une communauté fraternelle : la vie des premiers chrétiens telle que Luc l’a décrite dans les Actes en est le témoignage.

 

Avec ce dimanche de la joie (laetare), nous faisons une pause en reprenant les trois thématiques abordés lors des premières liturgies du Carême : lors de l’épisode des tentations, le Fils déjouait les pièges du diviseur ; aujourd’hui, les pharisiens (litt. les séparés), quoiqu’il en soit de ce qu’ils furent historiquement à l’époque de Jésus, ne sont ici pas capables de voir le signe accompli. Leur savoir les aveugle même si d’aucuns pourraient penser qu’ils n’ont pas tort de reprocher à Jésus une telle action le jour du Sabbat : n’invitait-il pas ainsi à mépriser la loi de Dieu (Cf. Dt 13, 1-6) ? Mais en ne voyant pas l’œuvre de Dieu (v 3), ils ne peuvent reconnaître la venue du Serviteur tel qu’Isaïe l’avait prophétisé : « Je t’ai appelé pour le salut, pour ouvrir les yeux des aveugles… » (Is 42, 6). La présence du Fils de l’Homme (v 35) déstabilise leur connaissance : elle est une discrimination (krima), un renversement « de sorte que les non-voyants voient et les voyants deviennent aveugle »» (v 39). C’est cet aveuglement de refus qui est peccamineux (v 40-41) et certes pas le fait de naître aveugle. Jésus répond clairement sur ce point à ses disciples en les faisant participer à son œuvre de lumière. Comme lors de la transfiguration. Et le « nous » du verset 4 s’élargira avec la confession de foi de celui qui a vu le Fils de l’homme (v 35-38). Les pharisiens, eux, ne veulent pas de ce « nous » : ils restent séparés, divisés de la source du salut. Mais qu’est-ce que le salut ? Il n’est pas un sauvetage du péché ni le rétablissement d’une réalité qui aurait connu la déchéance comme en témoigne le cheminement de l’aveugle-né.

 

Notre situation de confinement et d’impuissance nous place dans la situation de demander la lumière. Comment lire ce que nous arrive (pas seulement le négatif mais aussi la Parole qui nous éclaire) comme signe ? Non pour revenir à une situation normale mais pour avancer plus loin ?

 

Pascal Janin (Lille)