Jean 10, 27-30

4ème dimanche de Pâque

 

Crucifix de saint Damien :détail de la main du Père

 

Après les différents récits des apparitions de Jésus à ses disciples, la liturgie nous invite, jusqu’à la Pentecôte, à réentendre des paroles fortes qui disent dans un même mouvement l’identité et la mission du Fils. Celles de ce dimanche sont à entendre dans le contexte hautement polémique du malentendu qui oppose Jésus à ses compatriotes. Ils l’encerclent (10, 24) avant de vouloir le lapider (10, 31) ! Ils veulent savoir s’il est le messie, mais Jésus ne s’est jamais laissé enfermer dans cette perspective, trop ambiguë au regard des aspirations de libération politique immédiate d’un pays occupé par les romains. Pourtant son affirmation d’unité-unicité avec le Père dépasse tout entendement et l’on n’a aucune peine à entendre la difficulté de ses auditeurs. Comment cet homme peut-il se dire « un » (v 30) avec Celui qui est « plus grand que tout (tous) » (v 29) ? C’est d’ailleurs le refus de croire que Jésus ne fait qu’un avec le Père qui pousse les juifs à vouloir le tuer (5, 18). Pourtant, c’est l’assurance de la victoire qui domine ces versets. Jésus vient tout juste de se comparer au bon, au beau berger qui donne sa vie (10, 11.15) pour ses brebis. Tout différent est le mercenaire qui ne les protègent pas mais fuit le danger (10, 12-13). Et Jean nous révèle la source de cette attitude du vrai berger. Comme dans son Prologue où il soulignait la relation entre le Verbe et Dieu, il affirme la communion entre le Fils et le Père mais, cette fois, dans le drame de nos vies puisque le Verbe s’est fait chair (1, 14). Si le berger peut donner sa vie tout en étant certain de la victoire, c’est parce que les brebis que le Père lui a données sont dans sa main, tout comme elles sont toujours dans la main du Père. Dans la Bible, la main est un des symboles de la protection divine (Cf. par ex Is 43, 13 ; 49, 2). C’est donc le Père qui assure la sécurité des brebis et du pasteur, même si c’est de manière paradoxale, dans la chair menacée de son Fils et de ceux qui l’écoutent. Car si c’est bien le Père qui donne les brebis au Fils, ce sont elles qui décident d’écouter sa voix, mais le berger a la certitude que « jamais elles ne suivront un étranger » (10, 5), sans doute parce qu’elles reconnaissent dans la « voix » du Verbe le chemin de la « vie éternelle » (v 28). Encore faut-il rappeler que cette relation de foi naît dans la chair en voyant les œuvres que le Fils accomplit avec le Père (10, 25). Il ne s’agit donc pas de s’évader dans un arrière-monde pour fuir, comme des mercenaires, les difficultés d’une réalité qui nous meurtrit autant qu’elle nous échappe mais de nous confier à un Dieu toujours « plus grand » dont nous reconnaissons la voix dans les œuvres du Fils. Parole du Verbe incarné qui nous accompagne ! Or les juifs, et ici nous sommes tous juifs, assimilent la prétention de Jésus à un blasphème (10, 36) comme s’ils ne pouvaient entendre que Dieu se mêle à nos vies pour nous partager la sienne.

Comme si la fragilité de la chair ne pouvait être le chemin de la vie. On rêve tant de toute-puissance que l’on refuse un Dieu qui ne satisfait pas nos caprices sécuritaires. Nous sommes au cœur du paradoxe chrétien : la vie éternelle nous est donnée aujourd’hui (le verbe didômi du v 28 est au présent) au moment même où la menace de la mort nous rappelle notre fragilité et notre faiblesse. Le tombeau vide laissera les disciples sans voix, sans doute pour qu’ils écoutent la voix du beau berger. Tout comme nous… Dans les crises que nous traversons, celle de l’Eglise qui est obligée d’assumer son incarnation, sa chair, celle du monde dont la mort de deux militaires (et de 11 policiers en service depuis un an, sans oublier ceux qui se sont donnés la mort) nous rappelle la violence. En l’assumant, Celui qui est l’Agneau et le Pasteur nous libère pour être semeurs d’espérance. 

Pascal Janin