Méditation du 3ème dimanche de Pâques -5 mai 2019

 

(Jean 21, 1-19)

 

Jn 21, 1-14 « Et voici comment... » La manière du Christ ... 

 

Dans cette finale de son évangile, Jean ne nous convie pas comme Luc et Matthieu  à contempler l’Ascension de Jésus vers le Ciel et vers le Père, accompagnée chez le premier de la promesse d’un envoi de l’Esprit à ses disciples, et chez le second de leur envoi en mission jusqu’aux extrémités de la terre. Chez Jean, le don de l’Esprit et l’envoi en mission leur ont été ensemble signifiés dans la précédente apparition de Jésus (Jn 20). Comme le souligne le commentaire de l’éditeur, ce chapitre 21 en forme d’épilogue semble être un rajout, soit de l’évangéliste lui-même, soit de l’un de ses disciples.

Quelle peut en être l’intention ?

L’entame de ce passage ressemble au recommencement d’un scénario, celui des jours où, venant d’être baptisé au Jourdain, Jésus attire à lui ses premiers disciples, pratiquement les mêmes à présent (Jn 1, 35-51). Le lac de Tibériade a été chez l’évangéliste Luc le lieu-clé de cette rencontre et de la pêche miraculeuse où Simon-Pierre, interlocuteur central de Jésus, imprégné gravement de sa condition d’homme pécheur, s’est entendu dire : «Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras ». Jean, quant à lui, situe à l’étape finale une pêche miraculeuse réalisée dans le même lac sur des conseils analogues du Maître.

On peut aussi, dans ce récit peut-être ajouté d’une apparition soigneusement localisée, remarquer le souci qu’a le narrateur  d’attester la corporéité intacte du Ressuscité, avec le repas dégusté en commun, la nourriture partagée jouant ainsi à plein le rôle de médiatrice relationnelle que la vie exaltée, restaurée et transfigurée, lui assigne désormais totalement, à l’instar du sens que nous voulons donner à nos agapes.

Au Simon-Pierre que Jésus a singularisé lors de la pêche miraculeuse relatée chez Luc, malgré la très sincère reconnaissance de sa fragilité, de sa grande pauvreté, succède chez Jean le disciple qui a désespéré de lui-même au point de ne plus savoir reconnaître au bord du lac celui qu’il a de plus renié trois fois. Le « m’aimes-tu ? » de Jésus résonne comme un appel où, loin de morigéner celui qui l’a laissé tomber ou de lui en demander le « pourquoi » (comme il l’a fait avec son Père), le Ressuscité sonde le disciple sur son adhésion entière et définitive à la loi d’amour dont il le veut après lui continuateur et propagateur parmi ses brebis et ses agneaux, ses frères les hommes chéris de Dieu. Il lui confie de les incliner désormais à entendre Sa voix et à goûter en leur vie l’herbe verte du Royaume.

Bien des choses nous disent aujourd’hui le rejet par l’homme d’une fatalité du survivre et du temps accaparé, et l’exigence d’une vie exaltée. Cela peut-il s’arrêter à la revendication d’un « reste à vivre » élargi exprimé en pouvoir d’achat ou en temps de loisir ? L’insolence des possédants, l’incitation constante à une jouissance immédiate et sans limites, semblent l’accréditer, en tout cas assez pour soulever la révolte des « oubliés » de ce modèle de réussite. Et si, dans un contexte où cet enfièvrement généralisé fait de l’autre, proche ou lointain, un dévoreur ou un contributeur obligé de « ma substance », riche contre pauvre, manifestant contre policier, je m’employais à scruter en lui les horizons que m’ouvrent sa rencontre et sa présence ? Elles ne manquent pas, les expériences où la « substance » (temps, argent) a son meilleur accomplissement dans le partage. Encore faut-il questionner l’étroitesse du cercle de ce partage. L’universalité de l’Eglise, dont Pierre est le premier maillon par la mission reçue du Christ, demeure vocation à cet éclatement de nos frontières mentales.

Jean-Marie Caccavelli