9 juin 2013

10ème dimanche du Temps Ordinaire

Luc 7, 11-17

 

               Au beau milieu du ministère de Jésus en Galilée, l’épisode de la résurrection du fils de la veuve de Naïn vient raviver chez les foules en mouvement, tant celle accompagnant le Nazaréen que celle composant le cortège funèbre, la mémoire du miracle d’Elie, le grand prophète au retour attendu, lui qui en son temps arracha également à la mort le fils d’une veuve qui l’hébergeait. Le peuple d’Israël est héritier de ce message qui fait du retour d’Elie le commencement d’un temps où Dieu va de nouveau le visiter et inaugurer Son règne.

               La liturgie de ce dimanche nous donne à nous aussi d’opérer ce rapprochement, qui manifeste l’accomplissement de l’Ecriture réalisé en Jésus. Que de différences, pourtant, entre les deux récits ! Le livre des Rois ne nous dit pas où se passe le miracle d’Elie, dont la scène demeure intime et sans autres témoins que les trois protagonistes. C’est aussi par trois fois que le prophète s’allonge sur le cadavre du fils, en suppliant le Seigneur de le rendre à la vie. S’adresse-t-il déjà à un Dieu Trinité ? Cela reste une question, mais la manière dont les choses se passent avec Jésus pourrait nous signifier que lui fait bien partie de cette Trinité. Ici, la scène se déroule en un lieu dénommé, dans la rue et en public (et quel public : deux foules qui se rencontrent !). Et surtout, les paroles de Jésus ont un accent d’autorité tout à fait saisissant, en comparaison de la geste d’Elie. Dans ce « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi », le « Je » a certainement plus d’importance que le ton de commandement employé. Il rejoint, dans la vision du rédacteur, le « Je suis » du buisson ardent. Et fait suite ainsi au titre de « Seigneur » que Luc utilise pour la première fois dans le récit précédent, en le mettant dans la bouche du centurion suppliant Jésus de guérir son serviteur.

               Il est frappant de constater que tous les témoins passent à côté du rééchelonnement que ces paroles appellent, quant à la manière de considérer Jésus et sa mission. Certes, « Dieu a visité son peuple », mais la promotion du prophète s’en tient au qualificatif de « grand ». Combien large sera la palette humaine visée par Jésus dans ces mots prononcés sur la Croix : « Ils ne savent ce qu’ils font » !

               Il faut en effet accéder à ce degré de compréhension, toujours aussi difficile aujourd’hui, pour apprécier toute la portée de cette pitié (ce remuement des entrailles) que le narrateur attribue à Jésus face à la détresse d’une veuve, face à toutes les détresses. Le pas ne peut être franchi si nous regardons simplement Jésus comme un grand thaumaturge (parmi d’autres). En lui, c’est Dieu qui est saisi et manifeste l’ordonnancement de son agir : 1) aimer chacun et donc vouloir l’élever à la plénitude de l’être ; 2) éprouver comme sienne toute blessure, toute atteinte à la vie produisant le contraire ; 3) y répondre dans la recréation, qu’elle guérisse ou ressuscite, qu’elle soit pour aujourd’hui à l’instar des rencontres avec le Christ, demain dans la rencontre de l’autre bienfaiteur à son image, ou qu’elle se situe à l’horizon final des temps, selon la promesse reçue.

               Et il faut être conscient de cette différence d’échelle pour être capables de vider toute parole, tout geste recréateur accompli (tel le pardon) d’une déclinaison conditionnelle ou calculatrice, a fortiori d’une charge d’angélisme dont il s’agirait d’abuser. La chose ne devient possible que si nous plaçons par-dessus tout notre attachement au Christ Verbe incarné et à son commandement d’amour. Au plus sombre des lieux où le chemin du policier croise les cœurs les plus endurcis, les situations les plus sombres, le miracle ne peut être que l’étincelle d’humanité surprise dans l’œil du malfaiteur, que l’action de grâces devinée dans le regard de la victime secourue. Elles nous disent qu’un Chemin de vie est offert à tous.

  

Jean-Marie Caccavelli