Marc 10, 35-45

29ème dimanche B

 

Jésus vient d’annoncer pour la troisième fois sa passion en des termes encore plus précis (10, 32-34), mais les disciples ne semblent pas encore avoir compris. Comment le pourraient-ils avant d’avoir suivi Jésus jusqu’au bout ? Jacques et Jean, les deux frères souvent associés à Pierre lors d’événements importants (résurrection de la fille de Jaïre, transfiguration, Gethsémani), jouent d’ailleurs ici le même rôle que lui lors de la première annonce (8, 32-33). Ils permettent au « maître » de préciser l’horizon autant que l’itinéraire. Car il s’agit bien de ne pas s’arrêter « en chemin » et de boire la coupe comme lui. Mais les trois compères dormiront quand Jésus demandera au Père que « cette coupe » s’éloigne de lui ! Et sur le trône de la croix, à sa droite et à sa gauche, ce seront deux bandits ! Mais les deux disciples ne sont pas les seuls à ne pas savoir ce qu’ils demandent.

 

Ceux qui commandent en maîtres croient eux aussi imposer leur pouvoir mais n’agissent-ils pas ainsi parce qu’ils se sentent impuissants ? Jésus nous montre une autre autorité. Celle d’un abandon radical de soi : ce n’est pas lui qui décide mais le Père. Il est venu pour servir, pour donner sa vie « en rançon ». Autant on accepte cette image du service, autant celle de la « rançon » nous est plus difficile à saisir. Jésus serait-il une monnaie d’échange ? De quel
marchandage s’agit-il ? A qui Dieu paye-t-il ? On connaît toutes les dérives qu’a pu susciter cette expression qui s’enracine dans le premier Testament où Dieu est vu comme le « rédempteur » (go’el), c’est-à-dire celui qui rachète son parent esclave. Comme l’a bien montré Bernard Sesboüé, transformer la métaphore en concept aboutit à la vision d’un dieu pervers dont il faudrait apaiser la colère par un sacrifice sanglant. Un évêque africain a encore tenu ce discours au Synode la semaine dernière ! Ce que Marc rappelle, c’est au contraire que Dieu, en Jésus, se donne lui-même pour nous affranchir de tout esclavage et sa vie est la cause d’une nouvelle manière de vivre. Paul dira d’ailleurs aux chrétiens de Philippes que le Christ, lui qui était de forme divine (morphè theou) a pris la forme d’esclave (morphè doulou). Son implication est totale. En ce sens, il est aussi important d’entendre que Jésus ne critique pas le désir des deux frères et qu’il répond à leur requête tout en la déplaçant. De même ne demande-t-il pas aux disciples, qu’il rassemble autour de lui comme aux premiers jours, de renoncer à être les premiers. Mais, comme il le leur a déjà dit plusieurs fois sur le chemin, la vraie grandeur réside dans le service et non dans la domination ! Il ne s’agit donc en aucune façon de renoncer à nos ambitions mais de les convertir dans la suite du Christ. Cet évangile est vraiment une invitation à le suivre : Jésus demande à Jacques et Jean s’ils peuvent boire la même coupe que lui. Ils répondent par l’affirmative. Et nous ?

 

Le maître affirme ensuite : « celui qui veut… » : le voulons-nous ? Quelle que soit notre réponse, la communauté chrétienne est porteuse d’une manière de vivre radicalement différente de celle du monde : « il n’en est pas ainsi parmi vous » (v 43) ! Voilà qui est clair. Quelles modalités concrètes l’Eglise inventent-elles pour incarner cette nouveauté qui n’implique pas qu’elle renonce à sa fonction d’enseignement pas plus que le Christ a été moins enseignant parce qu’il s’est fait esclave ? Sans doute son existence concrète qui rejoint la nôtre nous éclairera-t-elle… le « chemin » est encore long !