Jean 6, 60-69

21ème dimanche B

 

Petite anecdote : des parents, lors de la préparation au Baptême de leur enfant avait écrit : « Je croix » ! Faute non corrigée par l’ordinateur ou écoute profonde et confiante de ce que Jésus disait à Capharnaüm, loin de toute sclérose du cœur ? Les disciples trouvaient en effet son discours trop dur (skléros : v 60). Or, ce qu’il avait à leur confier, et dont la multiplication des pains était le signe, concernait justement son itinéraire paradoxal. Comment cet homme peut-il donner sa chair à manger ? L’interrogation se redouble : comment sa chair peut-elle être vie éternelle (v 54) alors que « la chair ne sert de rien » (v 63) ? Dans le même verset, Jésus répond en disant que ses paroles (rèmata) sont Esprit et vie, Esprit de vie pourrait-on traduire. Après avoir célébré l’Assomption, permettez que je fasse un détour par Luc pour mieux comprendre Jean, puisque Gabriel (Dieu fort !) annonce à Marie, pour expliquer la mystérieuse naissance du Fils, qu’aucune « parole » (rèma) n’est sans puissance quand elle vient de Dieu. Sans doute, comme Jean, pense-t-il à Isaïe : « Ma parole (rèma) ne retourne pas sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée » (Is 55, 11). Et Marie répond que tout lui arrive selon sa « parole » (Lc 1, 37-38). Pierre, au nom des Douze aura la même réponse, mais la question nous est posée à nous, les disciples d’aujourd’hui. Croyons-nous que la chair, c’est-à-dire la vie concrète du « Fils de l’Homme », est la révélation ultime de Dieu. Vient-Il de Lui ? Comment et quand « voir » d’où Il vient ? (v 62) Que la phrase ne soit pas conclue n’est pas anodin : au début de son ministère, Jésus n’avait-il pas invité André à « venir » et à « voir » avant que celui-ci ne lui présente Simon-Pierre, son frère (1, 39-42) ? Il s’agit donc bien de marcher jusqu’au bout avec Jésus pour espérer « voir » qu’il a « les paroles de la vie éternelle » comme Pierre le confesse au nom des Douze. Mais le chemin sera encore long pour découvrir qu’Il « est » lui-même la Parole. Si le Père est la source, puisque c’est Lui qui attire, et la fin puisque le Fils doit « monter là où il était auparavant » (v 62), l’entre-deux est le chemin de foi qui discerne dans celui qui est livré, abandonné, le don que Dieu fait de lui-même. Au terme de ce discours, nous sommes donc placés devant l’alternative de poursuivre le chemin avec Lui ou de nous en aller. A moins que, « depuis le commencement » (v 64), notre désir n’ait été de nous emparer de Dieu pour en faire un roi à notre mesure (v 15) ! La préscience de Jésus (v 64 et 70-71, ne pointe pas un quelconque déterminisme mais l’autorité de Celui qui est un avec le Père, communion que la passion dévoile d’une manière insoupçonnée… Et nous n’avons sans doute pas fini de digérer ce scandale d’un Dieu qui se livre, d’un Dieu que l’on peut trahir… N’est-ce pas le sens de notre participation à la Messe ? La manducation du pain vivant manifeste le passage obligé par la chair pour croire. Nous aimerions tant nous évader de ce « corps de mort » (Rom 7, 24) pour rejoindre une divinité imaginaire. Paul (1 Co 11, 17-34) et Jean nous préviennent : il s’agit de voir la sainteté de Dieu (v 69) dans son corps concret, au quotidien de nos vies chaotiques, à défaut d’être vraiment catholiques. Seule la participation à la singularité de la vie du Fils, dans notre propre existence concrète, nous fait être ce que nous sommes : son corps, Eglise catholique…

Encore faut-il s’entendre sur ce mot que toutes les confessions chrétiennes professent dans le Credo reçu des premiers chrétiens : catholique signifie universel mais un universel concret, vécu dans la réception des « paroles » de Jésus. Et si le Fils utilise un pluriel, c’est peut-être pour nous dire qu’il y a différentes manières de vivre la richesse d’un don qui nous dépasse toujours…

Pascal Janin