L'association Police et Humanisme permet aux policiers chrétiens 

de partager sur leurs pratiques professionnelles 

dans un esprit de convivialité, 

à la lumière de l'Evangile.

 

 

 

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La Pâque, un élan de vie à redécouvrir

 

 

Dans la conscience et l'imaginaire des chrétiens, Pâques retentit depuis deux mille ans comme la promesse d'une sortie décisive de la finitude, offerte en perspective à tout être humain par la mort et la résurrection de Jésus, reconnu et invoqué comme le Messie de Dieu annoncé dans les Ecritures.

 

Ce qui relève de la foi en une vie éternellement saine et heureuse pour les adeptes du Christ , du judaïsme ou de l'islam, trouve aujourd'hui à s'investir dans les progrès fulgurants d'une techno-science ouvrant à l'humanité de formidables perspectives, y compris celle de "s'augmenter" (en capacités cognitives, physiques, créatives), au point de juguler totalement souffrance et vieillissement, et de savoir prolonger indéfiniment la vie des individus.

 

Le choix de ce dernier mot n'est pas anodin, car l'immense révolution en cours prolonge et se propose de consacrer une prévalence accomplie de l'être individuel,  jusqu'ici biologiquement voué, nolens volens, au service de la pérennité et de l'expansion de l'espèce ou de la lignée, et donc agencé pour céder la place en disparaissant, son milieu social d'appartenance étant lui-même longtemps structuré par une telle priorité, à l'égard de chacun de ses membres. Les religions, en particulier monothéistes, ont certes bien avant cela offert des réponses au désir d'immortalité faisant son chemin en l'homme-individu avec l'émergence de la pensée et d'une conscience de soi douloureuse. Mais la modernité les a distancées de beaucoup quant à une puissance de réalisation effective en termes de santé, de longévité et de bienfaits matériels. 

 

Fondamentalement, ce qui différencie les religions de la techno-science érigée en chemin d'avenir privilégié, est précisément que la seconde se propose de donner aux individus les moyens d'échapper indéfiniment à une finitude sans cesse repoussée, en dilatant avec l'association "homme-machine-technologie" les contenus et limites de la vie, là où les religions intègrent l'étape de la mort-finitude comme basculement vers une vie autre et plénière. Au-delà de la banalité du constat, qui paraît fatal à terme plus ou moins long aux traditions croyantes, s'impose à nos regards une antinomie radicale des deux sphères sur le terrain de la connaissance. L'apôtre Thomas eut besoin de voir pour croire, et l'on pourrait bien se demander, dans le contexte d'aujourd'hui, vers quoi tend une semblable exigence, face à l'agrandissement exponentiel des bases de données et aux prouesses démonstratives enchaînées par la recherche scientifique. Le champ de la croyance a très longtemps prédominé sur celui des connaissances, et souvent sous des formes infantilisantes (crédulité, superstition, obscurantisme). Nous en sommes maintenant à un stade inverse du rapport d'étendue entre ces deux domaines, où toute croyance est suspecte  d'obscurantisme ou de naïveté, et où le ressort de la foi-confiance est en danger de disparaître, si l'on admet que ces manières de penser et d'envisager réclament par définition une impasse de la connaissance, fût-elle minime ou très provisoire.

 

A l'échelle de l'individu, quels arbitrages notre conscience et notre cœur rendront-ils à vues humaines entre un progrès en accélération qui promet, à tous avec un peu de chance (s'il est soucieux de  légitimité), une extension phénoménale de la longévité dans un corps sans rides et doté de potentialités grandissantes, et par ailleurs  une foi qui va désormais se concentrer vers l'essentiel de sa présence en l'homme: le prix indépassable de la relation entre des personnes éprouvant au plus profond d'elles-mêmes leur égale inscription dans l'être et dans l'unicité? Le vouloir mourir, parce qu'il existe aussi, témoigne de l'insupportable souffrance, ou de ne pas trouver sa place et son chemin de réalisation dans une société, ou de poursuivre ce chemin dans l'absence irréversible de ceux et celles qui l'accomplissent avec nous.  Or, le Dieu dont Jésus nous parle n'a rien à voir avec une transcendance déclinée dans la toute-puissance, celle dont les exploits terriblement ambivalents du génie humain donnent à penser qu'elle devient accessible à une entreprise prométhéenne, en signifiant ainsi l'éviction de Dieu. Et pourtant, une parole tout aussi neuve qu'il y a deux mille ans nous renvoie au désir logé en tout être humain de subordonner un avenir toujours ouvert, si la chose est possible, à la relation avec tous ceux et celles dont la vie nous fait découvrir et aimer l'irréductible singularité, en nous poussant à découvrir et à aimer la nôtre. Non seulement la finitude nous taraude en ce nœud relationnel, mais si quelque chose nous convainc d'une éternité exempte d'être "ennuyeuse, surtout vers la fin", c'est bien la perspective d'un déploiement illimité de la rencontre et de la découverte partagée.

 

Le mystère chrétien de l'Incarnation ouvre les esprits, à travers Jésus, inaccessible à toute emprise (c'est lui-même qui se livre), à la réception d'un Dieu dont l'intemporalité s'inscrit dans cette irréductible unicité, au-delà de toute représentation captatrice émanant de nous, et plus encore, quant à lui, au-delà du dessein d'exercer une toute-puissance arbitraire. Ce que nous ressentons en nous de semblable à cette primauté de l'être en unicité et en relation, vis à vis de toute volonté de puissance solitaire, voilà qui fait réellement de l'homme un être en élévation, un être de spiritualité, en dialogue avec une transcendance qui l'habite déjà. Notre moderne propension à tourner le dos au passé, lisible dans une crise de la transmission, dans une culture mémorielle associant de manière ambiguë des leçons salutaires à en retenir et des culpabilités à échanger (le révisionnisme récurrent trahit une mauvaise conscience qui se débat et cherche des issues), affirme confusément qu'il est plus aisé à beaucoup d'accélérer une fuite en avant dans la conquête de la puissance et de la jouissance que d'emprunter la voie de la résurrection.

 

Et cependant la résurrection n'est pas qu'un événement lointain à accueillir dans la foi ou dans la négation. Elle émaille le quotidien de nos vies quand à nos yeux le prix d'une relation nouvelle ou restaurée dans la confiance par le pardon cesse d'être le fruit d'un calcul subordonné à nos appétits et devient le moteur premier de notre agir aimant, dans la joie d'une liberté éprouvée pour soi-même et signifiée à l'autre. Un symptôme éloquent de l'altérité est le fait qu'elle dérange, et le spectacle présent du monde donne à voir qu'elle dérange de plus en plus, à travers la pression des rivalités élevées en paradigme, des entre-soi construits sur la fortune ou l'intérêt, sur le jeu infini des identités communes à défendre ou exalter, à travers exclusions, rejets et persécutions. A cette enseigne, le Dieu de la Révélation, et de manière flagrante et tragique celui que Jésus a révélé à ses frères humains, est bien le sommet de toute altérité, et la délirante prétention d'une minorité à s'accaparer cette Altérité en s'arrogeant l'exclusivité de sa volonté montre l'énormité du fossé à combler dans les esprits, un message dont Jean le Baptiste fut le héraut sans doute inégalable.

 

La résurrection s'accomplit chaque fois qu'un homme ou une femme brave l'écueil de l'altérité en choisissant la foi, la confiance et l'espérance, surmonte ainsi la crainte de l'inconnu ou de l'épreuve pour aller vers l'autre ou l'accueillir. "Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera". Ce "moi", c'est l'autre par essence, seul destinataire légitime d'une vie qui se risque, et le chemin de résurrection que tout homme est capable de prendre en allant  vers lui sans peur et sans haine rend à l'Altérité le seul culte porteur d'une éternité vivable et concevable.

 

Jean-Marie Caccavelli